Exemple d’intervention : Les jeunes de la rue à Montréal

– Penser le cadre de communication en fonction d’un espace interinstitutionnel

À l’initiative de Michel Parazelli, professeur-chercheur à l’École de travail social de l’Université du Québec à Montréal, un dispositif inspiré des expériences de l’AGASP-Paris a été mis en place auprès des jeunes de la rue à Montréal, de 1997 à 2006. Sous le nom de Dispositif de concertation et de négociation de groupe en groupe, un cadre de communication a été expérimenté de façon à considérer les conditions organisationnelles du milieu ouvert que représente le « milieu de la rue ». L’espace de la rue est envisagé ici comme un espace interinstitutionnel régi notamment par les règles municipales, mais aussi par d’autres institutions, d’où la présence de responsables de plusieurs institutions représentant aussi bien le domaine politique que ceux de la santé, des services sociaux, des droits et de la sécurité publique. Le but de ce dispositif était de favoriser l’autonomie sociale des jeunes de la rue et des autres participants dans le contexte d’un exercice actif de la citoyenneté. Son objectif était d’instaurer un processus de socialisation démocratique favorisant un mouvement d’appropriation de l’acte en situation de dialogue entre cinq groupes d’acteurs : des jeunes de la rue (deux groupes), des intervenants sociaux, des policiers et des responsables institutionnels (voir schéma organisationnel).

Le soutien à la régulation ainsi que la gestion et l’amélioration de ce dispositif étaient assurés par le Collectif DéSisyphe, dont faisaient notamment partie les régulateurs, et le coordonnateur du projet spécifiquement embauché pour assurer son application. Dans l’application de ce dispositif, les personnes participant aux cinq groupes homogènes étaient déléguées ou recrutées par les organisations impliquées auprès des jeunes de la rue, et communiquaient de groupe à groupe par l’intermédiaire d’un écrit, à l’occasion d’une séance par mois d’une durée de 90 minutes en moyenne.

Afin de parvenir à une véritable participation des organismes qui aille au-delà de la délégation d’un de leurs employés, un Comité de concertation interinstitutionnelle a été formé. Composé de représentants des organismes et institutions partenaires (le Service de police de la Ville de Montréal, des élus de la Ville de Montréal, le Bureau de consultation jeunesse, l’Anonyme, le Projet d’intervention auprès des mineurs-res prostitués-es, Pairs aidants, le Centre de services sociaux et de santé Jeanne-Mance, Médecins du monde, le Bon Dieu dans la rue, Cactus-Montréal, Relais Méthadone et la Corporation de développement urbain du Faubourg Saint-Laurent), son rôle consistait à faire le lien entre le DIM et les organismes partenaires. Il s’agissait de voir à la « diffusion » et au suivi des communications échangées entre les groupes homogènes à l’intérieur des organismes et s’assurer que l’expérience du Dispositif ne demeure pas cantonnée à l’intérieur des groupes homogènes, mais qu’il y ait une continuité dans l’action des organismes partenaires. En effet, contrairement aux dispositifs introduits au sein d’une seule institution et où le comité de pilotage assume ce rôle, cette concertation était nécessaire afin d’offrir aux différents organismes participants un espace commun de discussion.

– Reconnaître les tensions entre la marge et le centre

Reconnaître les tensions entre la marge et le centre, en matière d’intervention auprès des jeunes de la rue, exige un cadre institutionnel qui offre des conditions d’échanges propices à l’expression créative, à l’ouverture vers l’autre, à la réflexivité, au sens des responsabilités, à la réciprocité, au respect dans la confrontation, etc. Régi par des règles démocratiques d’échanges, le dispositif Mendel permettait de voir la marge sociale où se tiennent ces jeunes non pas comme une marque d’incivilités, un simple raté de socialisation ou un signe d’errance anomique, mais comme une opportunité d’insertion éventuellement potentialisée par une meilleure reconnaissance de cette marge par les acteurs non marginaux. Ainsi, des jeunes de la rue ont dialogué avec des groupes d’acteurs formés de policiers, d’autres jeunes de la rue, d’intervenants jeunesse, de responsables municipaux et institutionnels à l’intérieur d’un cadre de communication régi par des règles auxquelles tous devaient se soumettre.

Soulignons ici que l’écrit permet de prendre une certaine distance face aux réactions spontanées, favorisant ainsi la réflexivité et la confrontation sans l’affrontement. S’il est impossible de résumer ici le contenu des dialogues entrepris durant les six années d’application, relevons parmi les thématiques abordées, les problèmes importants que rencontrent les jeunes face à la judiciarisation de leur occupation des espaces publics, ceux qui se posent dans les relations entre les jeunes et la police ainsi qu’entre les intervenants et la police, ces thématiques ayant occupé beaucoup de place dans les échanges. D’autres sujets furent abordés, tels que l’intervention et les ressources existant pour les jeunes de la rue. Des propositions d’activités de sensibilisation ont été formulées auprès des policiers par les jeunes de la rue. Des informations juridiques ont été échangées. Des clarifications ont pu être apportées sur le rôle des intervenants jeunesse face aux jeunes de la rue.

– Quelques résultats

De façon générale, nous avons observé une nette avancée sur le plan des conditions dialogiques entre des acteurs qui n’échangent habituellement pas entre eux. Durant ces trois phases d’application, 268 jeunes de la rue ont pu participer à des degrés divers à ce dialogue collectif. Près de 240 réunions impliquant tous les groupes homogènes ont eu lieu et 267 communications écrites ont été échangées. Les jeunes de la rue ont pu traiter leurs problèmes de façon démocratique et voir que la société n’est pas une jungle, tout en apprenant à former un groupe à partir d’un travail collectif. Tous les acteurs ont exprimé avoir développé une meilleure connaissance et une meilleure compréhension des réalités des autres tout en ayant pu avoir la possibilité d’envisager des solutions communes. Ajoutons qu’à la suite de l’expérience-pilote d’une durée d’une année (1999-2000), le dispositif fit la une du quotidien Le Devoir (Myles, 2000) sous le titre suivant : « Réalité sociale ou sac à symptômes ? La rue reconnue! Quand les jeunes négocient d’égal à égal avec les élus ». Quatre ans plus tard, soit au terme de la deuxième application, le même quotidien (Myles, 2004) titrait : « Les jeunes marginaux veulent être pris au sérieux. Une expérience permet une amorce de dialogue entre policiers, politiciens et jeunes de la rue ».

 

Schéma organisationnel du Dispositif institutionnel Mendel

Adaptation au milieu ouvert des jeunes de la rue

  

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AGASP ADRAP DÉSISYPHE Fondation Gérard Mendel
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